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Re: Stéphane Rodriguez

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Stephane

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Message non lu 04 Jan 2013, 17:01

Re: Stéphane Rodriguez

Les Sept Sages, un roman de Stephane Rodriguez




Chapitre 1

- Tiki ? Si on marche loin, dit Asari, très, très loin, si on marche toute la vie en direction du Levant, est-ce qu’on arrive au bout du monde ?

Amolli par la canicule oppressante Tiki posa un œil distrait sur son jeune cousin. Asari jouait avec un petit scarabée qu’il faisait circuler autour de son avant-bras.

- Et si on continue d’avancer, reprit le garçon, si on dépasse le bout du monde, est-ce qu’on tombe dans l’au-delà, comme le soleil au crépuscule ?

Tiki contempla un bref instant l’idée de marcher jusqu’au Fleuve, à moins d’une demi-lieue en contrebas du village. Cette simple pensée l’épuisa. Quant aux limites de la Terre…

- Si tu continues de me déranger, tu vas goûter à l’au-delà de mes propres mains.

Asari rendit sa liberté au scarabée d’une délicate pichenette. Incapable de tenir en place sous ce coin d’ombre, il se leva en se frappant le derrière pour épousseter son pagne.

- Et si on allait aux marais ? On pourrait attraper des poissons-chats dans les flaques de boue.

Tiki fit mine de reprendre sa sieste. Asari croisa ses bras, un brin boudeur. Le silence ne dura point.

- Regarde là-bas. On dirait des soldats.

Le doigt d’Asari était tendu en direction de deux hommes. Il s’agissait bien de soldats, baguenaudant dans le village en plein après-midi alors que les troupes les plus proches étaient cantonnées à plus de deux lieues. Ils devaient être à la recherche de pilleurs de tombes nubiens ou de brigands apirous, originaires de cette lointaine tribu de sinistre réputation. Depuis que la sécheresse frappait la Haute-Egypte, ces rustres s’aventuraient à l’intérieur des terres afin de piller caravanes et villages. Les deux garçons échangèrent un regard entendu. Ils contournèrent la hutte sur la pointe des pieds afin de prendre les soldats à revers. Le meneur, un petit homme sec au profil de rapace, était suivi de près par son acolyte, une montagne de chair couverte de sueur. Tous deux arboraient le casque tressé de la garde de Kheops. Après avoir inspecté chaque recoin du village, ils se laissèrent tomber à l’ombre du grenier.

- Grimpons sur le toit, dit Tiki. Nous pourrons entendre ce qu’ils disent.

Asari passa en tête. Prenant appui sur le rebord des poutres cerclant la hutte sans fenêtres, il bondit sur le toit, aussi agile qu’un marmouset. Tiki grimpa à son tour, sans pouvoir éviter de s’écorcher la peau du ventre. Depuis leur poste d’observation, ils possédaient une vue imprenable sur le village de Cana, une vingtaine de huttes en terre tournées vers des champs désertés. En ce second mois de Chemou, les paysans profitaient du bref répit qui précédait la crue pour s’adonner à la dévotion. Quelques hérétiques passaient leur temps à jouer au senet [1] ou à pécher sur les rives du fleuve, mais la majorité des hommes et des femmes se préparaient pour les cérémonies des soixante-dix-sept jours, onze semaines précédant l’apparition de Sothis au firmament. Seuls quelques jeunes paysans s’activaient encore autour de leurs parcelles, à l’affût du moindre insecte qui menaçait d’anéantir ce que la nature offrait en échange d’une vie de dur labeur. Autrefois, ces terres regorgeaient d’orge et de blé. Après trois années de sécheresse, elles n’étaient plus que des amas de terres quadrillés de canaux poussiéreux.

Consumés par le soleil ardent de cette fin d’après-midi, les champs étendaient leur empreinte argentée jusqu’aux marais bordant les rives de la Grande Rivière. Ni asséchés, ni cultivés, ces marécages luxuriants regorgeaient de ressources indispensables à la survie du village depuis que les cultures ne suffisaient plus à nourrir toutes les bouches. On y trouvait de vastes palmeraies dont les charpentiers tiraient un bois de construction médiocre, des dattiers sauvages, ainsi que des forêts de roseaux, la matière première du papyrus et des cônes en vannerie. Les pécheurs se servaient de ces pièges pour capturer les carpes grises et les poissons-chats qui abondaient dans les innombrables mares et ruisseaux. Tiki avait passé la majeure partie de son enfance dans ces merveilleux jardins d’ombre et de lumière, à l’abri de sa tante et de ses perpétuelles remontrances, pénétrant les bosquets de roseaux aux feuilles douces et coupantes à coup de tanka[2], explorant sans relâche les denses palmeraies en quête de trésors perdus. En observant les paysans, il avait appris à pêcher l’anguille et pouvait débusquer un crabe sans y laisser son pouce. Il savait aussi repérer les nids d’Ibis pour en collecter des œufs énormes qu’Asari et lui gobaient crus en priant Setekh, le dieu des marais, qu’ils ne soient pas trop mûrs. Armé de son tanka, il régnait sur son domaine à la manière des souverains de la Basse-Egypte, quasiment sans partage. Il ne tolérait que la présence saisonnière de crocodiles et d’occasionnels taureaux sauvages, ainsi que celle d’Asari, un petit bonhomme haut comme un moule à pain, avec une tête ronde et des épaules solides. Bien qu’il soit de deux ans le cadet de Tiki, Asari possédait la témérité d’un jeune lion.

Elevé par un oncle sévère et rudoyé en permanence par une tante cruelle, Tiki ne connaissait que cette existence. A la fin de l’année, il deviendrait un homme. A l’aide d’un couteau à lame d’or, un prêtre trancherait cette longue mèche de cheveux rouges qui tombe sur son épaule. Ce symbole de l’enfance lui permettait pour quelques mois encore de se tenir éloigné de ces champs qu’il abhorrait tant. Dépendre des caprices d’un fleuve imprévisible pour se nourrir était une perspective effrayante. Il préférait ne compter que sur lui-même. A l’inverse des autres enfants qui acceptaient cette morne destinée avec la même passivité que leurs pères, Tiki rêvait d’une vie différente. Il voulait voyager, découvrir les contrées au-delà des dunes, apprendre à lire et à écrire. Il s’imaginait caravanier, voyageant à travers des terres inconnues. Il rêvait de découvrir des horizons nouveaux, de voir le soleil se coucher sur des montagnes et se lever sur des océans. Pourtant, Tiki savait que sa destinée lui échappait, qu’elle n’appartenait qu’à la Providence, cette force inéluctable qui trace pour les hommes les chemins de l’existence.

Une longue libellule bleue se posa sur une des grosses pierres blanches qui maintenaient le chaume sur les poutres instables. Asari se désintéressa aussitôt de sa mission d’espionnage pour porter son attention sur l’insecte étincelant. Tiki s’allongea à plat ventre, le plus près possible de la bordure du toit. Moins de six coudées en dessous, les soldats reprenaient des forces en mâchouillant une galette de blé que le plus petit avait brisé en deux parties inégales.

- Aucune trace du gamin, murmura le gros quand il eut avalé la part du pauvre. Le capitaine nous avait pourtant dit qu’on le trouverait dans ce village.

- Tu n’es qu’un idiot, répliqua le petit en s’épongeant le visage du revers de la main. L’enfant n’est qu’une nouvelle invention du palais pour manipuler les ignorants de ta sorte.

- Moi, je suis certain que l’enfant existe. On dit que ses connaissances dépassent le savoir accumulé par tous les scribes du pays. On dit même qu’il possède des pouvoirs extraordinaires.

Tiki se pencha un peu plus afin d’entendre la suite. Un morceau d’argile se détacha de la charpente et tomba entre les deux soldats. Aussitôt, le meneur porta un doigt en travers de ses lèvres. Tiki s’aplatit. Son pouls battait dans ses tempes avec une férocité peu commune. Il compta jusqu'à dix avant de guigner. Lorsqu’il releva la tête, il se retrouva nez à nez avec le gros soldat. Ce dernier tentait d’escalader la paroi de la hutte. Il s’accrochait désormais à la gouttière avec une main, tandis que de l’autre, il essayait d’attraper le bras de Tiki. Plutôt que de fuir, Tiki demeura à plat ventre sur le toit instable, envahit par la peur. D’un geste vif, le gros soldat le saisit par le poignet et l’attira vers lui. Tiki se mit à glisser la tête la première vers le précipice.

Au même instant, une pierre blanche, plate et tranchante, siffla au-dessus de la tête de Tiki. Le projectile heurta le soldat au milieu du front, tailladant la peau sur plus d’un pouce et libérant un flot de sang. Le soldat partit à la renverse. Il tenait toujours Tiki par le bras et menaçait désormais de l’entraîner dans sa chute. Asari, l’auteur du jet, saisit son cousin par les chevilles et tira de toutes ses forces, ce qui ralenti sa glissade. Profitant du bref répit, Tiki planta ses dents dans la main du soldat. Il sentit le goût du sang sur sa langue. Le soldat secoua sa main pour se défaire de la morsure de Tiki. Le mouvement brusque accéléra sa chute. Ses ongles griffèrent le chaume à la recherche d’une prise de dernier recours, puis sa grosse tête disparut derrière le toit.

- Vite, aux marais !

Asari traversa le toit dans la direction opposée des soldats, sautant de poutre en poutre. Il bondit dans le vide en faisant un demi-tour, se suspendit à la lucarne et se laissa tomber au sol. Tiki le suivit avec prudence, conscient qu’un faux-pas lui coûterait une chute pénible, ainsi qu’un désagréable tête-à-tête avec les soldats. Il sauta dans le vide. Ses pieds heurtèrent le sol sablonneux. Avant qu’il ne puisse entamer sa course, l’homme qu’il avait mordu le plaqua au sol. Du sang couvrait son visage. Il tira Tiki par sa longue mèche de l’enfance, et le déposa sur les pieds. L’autre soldat tenait Asari par l’oreille, le bras bien tendu pour le maintenir à distance. Le garçon s’essoufflait à lancer de furieux coups de pieds dans le vide. Le soldat le secoua. Cela ne servit qu’à exciter Asari davantage.

- Dis à ce moustique d’arrêter de me frapper ou je lui tranche la gorge.

Le pied d’Asari l’atteignit dans le pli du genou. L’articulation craqua. Le soldat grogna. Il esquiva un autre coup. Tiki se mordit la lèvre pour ne pas éclater de rire. Le soldat ne partageait pas son amusement. D’un geste décidé, il tira son glaive et leva l’arme tranchante vers le ciel, prêt à l’abattre sur la nuque de l’enfant.

« Asari ! » lança Tiki d’une voix qu’il entendait pour la première fois, une voix qui ne lui appartenait pas encore. Le pied boueux de l’enfant et le glaive du soldat s’arrêtèrent en même temps, figés dans leurs intentions respectives par une force providentielle. Asari reposa son pied à contrecœur. Il fixait le sol, les poings serrés comme les pinces d’un crabe. Le soldat rengaina son glaive sans pour autant lâcher l’oreille d’Asari, qu’il maintenait à distance respectable au bout de son bras tendu. Il tourna son visage osseux vers Tiki. Son regard tranchant faisait l’effet d’un coutelas. Ses lèvres s’écartèrent sur une rangée de chicots infâmes. D’un geste brusque, il saisit Tiki par la mèche de l’enfance.

- Mon cher Djadao, je crois que le vent de la fortune vient de tourner. Le chemin de Memphis nous attend enfin. Un chemin couvert d’or.

- C’est la mèche rouge dont le capitaine Mérimeh nous a parlé, dit le gros.

- Je t’avais bien dis que nous trouverions ce maudit gamin.

Il relâcha Asari et lui botta le derrière. Le garçon roula dans la poussière.

- Dis adieu à ton camarade, gamin. Et ensuite, disparais !

Asari ramassa une pierre tranchante et défia le soldat. Ce dernier brandit son glaive. La lame scintilla sous le soleil.

- Asari, fais ce qu’il dit.

- Je ne rentre pas sans toi.

- Je te retrouve plus tard.

- Promis ?

- Juré.

Tiki parlait avec sincérité. Asari le crut. Il jeta la pierre au sol et détala.

Ils longèrent le grand fleuve durant plusieurs heures, luttant en permanence contre les taons et les moustiques. La lune offrait juste assez de clarté pour guider leurs pas. Entouré des deux soldats, Tiki s’éloignait à jamais de son enfance.

Amarré au bout d’un appontement en bois, un bateau flottait sur un coude inondé du grand fleuve. Les soldats poussèrent Tiki à bord d’une chaloupe que deux rameurs firent glisser sur les flots rendus invisibles par la nuit. Il ne fallut qu’une poignée de coups de rame pour atteindre le navire, imposant et majestueux. Ils embarquèrent en escaladant une échelle de corde. Aussitôt à bord, un jeune officier se présenta à Tiki. Il dit s’appeler Mérimeh. De longues mèches noires tombaient sur ses épaules larges et musclées. Il fixa Tiki avec insistance. Ses traits avenants contrastaient avec la sévérité de son regard. Il finit par indiquer à Tiki un coin sur le pont. Il lui promit aussi du pain et l’eau. Tiki bafouilla un remerciement et traîna les pieds jusqu'à la place que le soldat venait de lui attribuer. Il se laissa tomber sur un tas de cordages, retenant les larmes qui serraient sa gorge.

La voile se gonfla. Le bateau s’ébranla en craquant. Une brise légère caressa le visage de Tiki. Cette sensation de liberté le réconforta. Mérimeh n’oublia pas son souper. Le pain était sec et l’eau puait le Nil. Cette nuit-là, le ciel dégagé brillait de mille feux. Percée d’étoiles, la voûte céleste laissait apparaître la lumière étincelante de l’au-delà. Tiki passa la nuit éveillé, ignorant les doutes pour mieux se concentrer sur ce voyage, le premier de sa brève existence.


[1] Jeu de plateau

[2] Pièce de bois courbée aux bords lisses et tranchants

FNAC: http://livre.fnac.com/a2857567/Stephane ... sept-sages
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Ibraham

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Message non lu 04 Jan 2013, 17:15

Re: Stéphane Rodriguez

J'aime l'ambiance que dégage ton livre c'est étrange parce que la première ligne fait écho a notre Saga ;) le hasard n'existe pas ! Bienvenue à toi Steph !
CONFIANCE... PATIENCE...
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F.E.H HOPE

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Inscription: 11 Juin 2011, 11:08

Message non lu 04 Jan 2013, 17:35

Re: Stéphane Rodriguez

Be Welcome :D
Happy
Je lave mon cœur comme je lave mes mains, plusieurs fois par jour.
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MYRIAM

Message non lu 04 Jan 2013, 17:39

Re: Stéphane Rodriguez

Ibraham a écrit:J'aime l'ambiance que dégage ton livre c'est étrange parce que la première ligne fait écho a notre Saga ;) le hasard n'existe pas ! Bienvenue à toi Steph !

C est incroyable :D

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